Critique Cinéma: The Neon Demon – Nicolas Winding Refn – 2016

 

THE NEON DEMON
(Nicolas Winding Refn – 2016)
 

 

« Beauty isn’t everything. It’s the only thing. »

 

Fiche technique
The Neon Demon (2016, 1h45) est un film de Nicolas Winding Refn,
réalisateur danois s’étant fait remarquer ces dernières années, principalement par ses succès avec l’acteur Ryan Gosling, comme Drive (2011) ou Only God Forgives (2015).
Des films dont les traits distinctifs et caractéristiques sont, entre autres :
=> Une esthétique ultra-poussée, avec des couleurs très contrastées, et une photographie irréprochable
=> Une réalisation très proche du clip
=> Une prédilection pour les lumières artificielles et les néons, avec une dominante de bleu et de rouge
=> Des musiques pop et électro en guise de bande-son (collaboration continue avec Cliff Martinez)
=> Des héros taciturnes et souvent des faux-calmes
=> Des explosions de violence extrême voire touchant au sadisme.

 

SYNOPSIS
Los Angeles, de nos jours. Jesse, tout juste 16 ans, débarque de sa Géorgie natale avec pour seul bagage son époustouflante beauté, d’autant plus fascinante qu’absolument naturelle et très fraichement éclose, renforcée par une apparente innocence qui fascine tous ceux qui la croisent, et pas seulement les hommes (photographes ou couturier du milieu de la mode où elle espère réussir), mais aussi et surtout, les femmes qui l’entourent. Parmi ces femmes, Ruby, une maquilleuse, douce et bienveillante, qui a un véritable coup de cœur pour la jeune fille et se fait sa plus sûre alliée. Sarah et Gigi, toutes deux modèles et deux inséparables amies de Ruby, ne cachent pas leur jalousie envers la nouvelle venue, qu’elles traitent en dangereuse rivale.
Jesse va de shooting en défilé avec de prestigieux noms du milieu. Mais à force de voir sa beauté célébrée et de constater le pouvoir qu’elle exerce, le (néon) démon du narcissisme rode autour de la jeune femme…

 

LES THÉMATIQUES & QUESTIONNEMENTS ABORDÉS PAR LE FILM
Le film parle avant tout de Beauté. C’est le cœur du film.
La Beauté, sous toutes ses formes, dans tous ses aspects, les meilleurs comme les pires.
La Beauté en tant qu’objet de fascination, de convoitise, de désir ou d’obsession.
La Beauté naturelle, que la beauté artificielle peine, en vain, à imiter.
La Beauté qui prend conscience d’elle-même, perd son innocence, et sombre dans le narcissisme. 
La phrase phare du film est prononcée par le personnage du prestigieux couturier pour lequel l’héroïne défile, et qui – dans une discussion l’opposant à des défenseurs de la « beauté intérieure », rétorque : « Beauty is not everything. It’s the only thing. » Une sentence digne des plus percutants aphorismes, que l’on croirait sortir de la plume d’Oscar Wilde et de la bouche de son personnage, Lord Henry, le Dandy esthète et cynique du Portrait de Dorian Gray. Le ton est donné ; la filiation intellectuelle et artistique, flagrante.
Plus largement, ce film nous parle d’Art, et de l’Art pour l’Art. Pour cela, nul besoin que cela soit son propos direct. La Beauté, qui est toute la matière première de l’Art et le sujet fondamental du film, se fait son intermédiaire et son meilleur porte-parole. Photographie, musique, mise en scène, lumière, maquillage, costumes… The Neon Demon pousse au maximum tous les arts que le cinéma conjugue habituellement, devenant ainsi de l’Art à l’état pur.

 

 

Mundus Muliebris : les diaboliques de retour dans un nouveau conte cruel a la oscar wilde
Si The Neon Demon (2017) porte bien la patte de N. W. Refn, c’est toutefois avec une nouveauté non négligeable et fort attrayante : ses protagonistes masculins habituels laissent cette fois place à des protagonistes féminins. Les femmes sont non seulement les héroïnes quasi-exclusives de ce film (les hommes y sont réduits à l’état de figuration et de « personnages prétextes », tout juste bons à les contempler et les désirer derrière un objectif), mais elles en sont aussi le sujet et le cœur.
De par la nature du récit horrifique, noire et extrême, qu’il nous livre et de par la façon ultra-esthétisée dont il le retranscrit, de par l’écriture et la représentation de ses personnages féminins, mi-anges, mi-démons, dont la beauté est intimement liée au Mal, exerçant un pouvoir de fascination presqu’occulte qui s’apparente à de la sorcellerie, Nicolas Winding Refn s’inscrit dans une grande et longue tradition artistique bien antérieure au cinéma, et tout spectateur un peu instruit littérairement ne peut que penser aux Diaboliques de Jules Barbey d’Aurevilly et aux Contes Cruelles de Villiers de L’Isles-Adam, dont ce film aurait pu être une des histoires.

 

On peut sans trop de risque gager que d’Aurevilly, Villiers, Baudelaire, Huysmans, Gautier, Wilde, et bien d’autres esthètes fameux parmi les Parnassiens et les Décadents (ayant eu en commun leur culte exclusif de la Beauté, leur fascination mêlée d’effroi envers les femmes, leurs fantasmes sadiques, leur goût de la transgression et leur attirance pour l’imagerie satanique) auraient raffolé de ce conte cruel que nous livre Refn.
La présence – discrète, plus sous-entendue qu’explicite – d’éléments renvoyant directement à l’imaginaire des sorcières (l’inquiétant duo de blondes aux airs de poupées de cire, mené par une brune charmeuse au torse couvert d’étranges tatouages, qui rôdent toutes autour d’une jolie vierge innocente), des rituels du sabbat (une scène de bondage hypnotique dans une obscure boite de nuit, aux airs de cérémonie satanique), des pentacles et autres inscriptions occultes (un dessin incantatoire dessiné au rouge à lèvre sur un miroir), un voisinage avec le mythe sanglant de la comtesse Bathory (qui aurait pris régulièrement des bains dans du sang de vierge pour rester jeune éternellement), tout cela sont autant d’éléments qui contribuent à encrer le film dans cet héritage littéraire.  
Tout y est tellement, qu’il aurait même pu s’agir d’une de leurs histoires, nouvelles ou poème en prose, librement adaptée, actualisée et réinventée. Il s’agit en tout cas bel et bien d’un film d’auteur, puisqu’on est en présence d’un scénario complètement original de Nicolas W. Refn lui-même.

 

Mais (outre sa fameuse « catch-phrase » évoquée plus haut), par ses thématiques centrales que sont la Beauté et la célébration du Narcissisme, c’est à Oscar Wilde que le film fait sans doute le plus penser. Car, en fin de compte, qu’est-ce The Neon Demon, sinon une réécriture plus ou moins consciente du Portrait de Dorian Gray ? Jesse, la jeune héroïne de Refn passe d’une apparente innocence au narcissisme le plus maléfique en se découvrant si belle dans les yeux des photographes, des artistes, des prédateurs sexuels et des femmes jalouses qui l’entourent ; une version moderne et féminine du jeune Dorian Gray, d’abord naïf et innocent, qui tombe amoureux de son propre portrait par un peintre épris de lui (Basile) et corrompu moralement par son Narcissisme et les pensées venimeuses de Lord Henry, un Dandy cynique ne jurant que par les apparences, la jeunesse, la Beauté et le plaisir.
On retrouve, chez Wilde comme chez Refn, une scène déterminante qui illustre le pacte qu’opère le/la protagoniste avec son image. Pour Dorian Gray, c’est – dès les toutes premières pages du roman – la découverte de son portrait tout juste achevé par le peintre Basile, et qui inspire immédiatement cette pensée au héros :

 

« – Quelle chose profondément triste, murmurait Dorian, les yeux encore fixés sur son portrait. Oh ! oui, profondément triste !… Je deviendrai vieux, horrible, affreux !… Mais cette peinture restera toujours jeune. Elle ne sera jamais plus vieille que ce jour même de juin… Ah ! si cela pouvait changer ; si c’était moi qui toujours devais rester jeune, et si cette peinture pouvait vieillir !… Pour cela, pour cela je donnerais tout !… Il n’est rien dans le monde que je ne donnerais… Mon âme, même !… » (Le Portrait de Dorian Gray, Chapitre II)

 

Cette seule pensée suffit à sceller un pacte dont les conséquences seront terribles. Dans le film de Refn, la scène du « pacte narcissique » est plus tardive (milieu du film), mais aussi beaucoup plus puissante sur un plan esthétique et symbolique. Jesse, devenue la nouvelle égérie d’un grand couturier, participe à un défilé. Sur le podium, elle bascule dans un état hallucinatoire où lui apparait un triple triangle renversé constitué de néons lumineux. C’est le fameux « Neon Demon », le démon du Narcissisme. Dans un triangle rouge en trois dimensions dont les multiples facettes sont autant de miroirs, Jesse vit une véritable transe d’amour-propre et d’auto-érotisme. Comme Narcisse lui-même qui contemple son reflet, et en tombe amoureux au point de se noyer dans la source qui le réfléchissait, Jesse contemple et embrasse amoureusement son reflet dans les miroirs du triangle. C’est le basculement du personnage, et la confirmation de sa corruption morale.
 
C’est la suite de leurs péripéties respectives qui diffère et qui marque la plus nette séparation entre ces deux personnages. Si une fin terrible les attend tous les deux, l’un est davantage coupable que victime. Dorian Gray est un débauché et un criminel, un être aussi laid à l’intérieur qu’il est beau à l’extérieur, comme en témoigne le portrait qui vieillit à sa place et porte les affreux stigmates de ses vices. Jesse, bien que de plus en plus froide, hautaine, insensible et superficielle, reste dans un relatif état d’innocence. Son corps reste intact, et elle ne porte pas atteinte à celui des autres.
 

 

Découverte du film
Tout ce que je viens de dire à propos du film, je l’ignorais complètement avant de le voir, il y a encore quelques jours. The Neon Demon, c’était pour moi un vague titre que j’avais entendu ici ou là, qui avait dû se frayer un chemin jusqu’à mes oreilles durant le Festival de Cannes de 2016, dont il fit partie de la sélection officielle. Pas même sûr que j’aurais pu le relier au réalisateur de Drive.
Le film avait pourtant tout pour me plaire, de par son sujet, son propos, son approche. Mais j’étais tout simplement passé à côté, comme cela arrive. Et c’est radical. N’ayant pas plus que cela l’occasion d’en entendre parler, je ne savais pas ce que je manquais.

Sur ce coup là, ce n’est pas la télévision au hasard d’une diffusion (le film est encore trop récent pour les chaines principales), mais NETFLIX qui m’a sorti du néant.

L’affiche du film est passée dans mon champ de vision. Son titre. Son réalisateur. Et ses actrices principales. Il faut savoir que, depuis maintenant près de 15 pour l’une, 7 ans pour l’autre, Jena Malone (née en 1984 ; malheureusement cantonnée aux seconds rôles ; vue dans La Maison sur l’Océan [2001], Donnie Darko [2001], Into the Wild [2007], Sucker Punch [2011], la saga Hunger Games) et Elle Fanning (née en 1998 ; vue dans Benjamin Button [2008], Twixt [2011], Super 8 [2011], Maléfique [2014], Les Proies [2017], Mary Shelley [2017]) font partie de mes actrices contemporaines favorites, autant de par la nature de leur beauté (absolument dans mes canons, attachés au naturel, à la candeur, à la grâce, et à la simplicité) que par leurs talents d’interprétations et leurs choix filmographiques. Elle Fanning, à peine 21 ans au moment où ont été écrites ces lignes, a déjà tourné pour David Fincher, Francis Ford Coppolla, Sofia Coppolla, J. J. Abraams, etc., a vu plusieurs de ses films sélectionnés au Festival de Cannes, jusqu’à en devenir une des membres du jury dans l’édition 2019.

Détail intriguant, qu’il est difficile d’attribuer au hasard ou à une volonté secrète du réalisateur, puisqu’aucune déclaration ne vient le confirmer et que nul ne le mentionne : dans ce film, particulièrement dans la scène du défilé qui la montre les cheveux tirés en arrière par une queue de cheval haute, Elle Fanning a de méchants airs de Clara Delevingne, qui n’est autre qu’une des top models les plus célèbres actuellement (elle est partout : magazines, panneaux publicitaires, télévision, cinéma…). Simple coïncidence ou avatar lointain ?

En tout cas, même si elle est désignée comme la Beauté dans ce film, et qu’elle est effectivement ravissante (et idéale pour le rôle), un choix de casting aura voulu qu’Elle Fanning partage l’affiche avec une actrice qui, à titre personnel, l’emporte de très loin sur elle dans mon coeur de spectateur, depuis bien longtemps, avec sa « casual beauty », son adorable visage de brunette (les brunes comptent pas pour des prunes ; et elles ont ma préférence), aux traits si simples et naturels d’éternelle adolescente malgré la quarantaine qui la guette : l’indépassable et trop sous-exploitée Jena Malone.

 

(Jena Malone)

 

APARTE MUSICALE (JUSTE POUR LA GOURMANDISE)

Nicolas W. Refn et le musicien Cliff Martinez collaborent ensemble une fois encore, pour une nouvelle perle de bande-son electro qui répond parfaitement à l’esthétique néon/pop/nocturne du film. Le résultat est planant au possible, pour peu que l’on soit sensible à ces sonorités. Les quelques contributions extérieures (« source musics », dit-on dans le jargon de la musique de film, dont je suis passionné), s’allient parfaitement à l’ensemble, avec une chanson remarquée de Sia en générique de fin. La voix et le style musical de la chanteuse sont parfaitement cohérents avec l’univers créé par Refn, une forme d’évidence. Sans compter le fameux morceau utilisé durant la scène hypnotique du nightclub, déjà évoquée plus haut. Alors, juste pour le plaisir des amateurs, et la satisfaction des plus curieux, ici un bref échantillon sonore du film :

 
« MESSENGER WALKS AMONG US » (CLIFF MARTINEZ)

 

« DEMON DANCE » (NIGHTCLUB SCENE) (JULIAN WINDING)  

 

GENERIQUE / SCENE D’INTRODUCTION

 

Motivation dU visionnage

Ainsi donc, j’étais face un film du réalisateur de Drive, avec tout ce que cela implique de qualités mentionnées plus haut. Avec une musique électro toujours aussi planante, signée Cliff Martinez, son compositeur attitré. Deux de mes actrices favorites et les plus belles à mes yeux, réunies dans le même film. Un film entièrement consacré à la Beauté. En survolant quelques scènes en guise de teaser, je découvre tout d’abord le générique et la scène d’introduction, stupéfiante d’esthétisme, une beauté ensanglantée, les yeux grands ouverts, sous une nuée de flashs, cultivant l’ambiguïté entre scène de meurtre et shooting photo morbide. Le tout dans un lent traveling arrière et un vaste décor où tout semble figé, rappelant inévitablement Kubrick.

 

Puis une autre scène, hypnotique (« mesmerizing » comme disent les anglosaxons), dans un nightclub underground, bombardée d’effets lumineux et de strombinoscopes, à la bande-son nimbée de nappes électro noires et profondes, mettant en scène une mystérieuse danse BDSM (bondage et suspension). J’ai toujours aimé les scènes de nightclub au cinéma (entre autres, celle de Vanilla Sky (2001)), mais celle-ci est tout particulièrement superbe, hallucinante (dans toutes les nuances du terme), et terriblement planante musicalement. L’effet produit par les strobes saccadés, découpant les mouvements des personnages et figeant les expressions de leur visage, le regard et le sourire de Jena Malone qui observe Elle Fanning, et bien sûr, cette musique électro d’une noirceur complètement planante.

 

Comme si cela ne suffisait pas et au cas où le charme n’aurait pas opéré tout de suite, le sujet, l’esthétique et les protagonistes du film me renvoyaient directement à mon domaine de recherches pour mon ouvrage des Lupanars Modernes. Exactement l’ambiance et les thématiques que j’explore et qui m’inspirent le plus. Et en plus, tout cela m’était servi sur un plateau par NETFLIX, à portée d’un simple clique, là, à atteindre une visite de ma part.
De là, il n’en fallait pas plus pour que je me plonge enfin dans le film, non sans craindre que le mal soit déjà fait : il avait enflammé mon imagination, ce qui a donné lieu à tant de désillusions, car elle est extrêmement inflammable et féconde, et peut partir très loin toute seule, se faire le film avant le film, la mettant en concurrence immédiate avec lui. Ce film, qui me vendait tellement de rêve, pouvait-il être à la hauteur ou même au-dessus de mes attentes ? Je vais avoir l’occasion de le déterminer en faisant le point sur mon visionnage.  

 

Avis à chaud (avant digestion)
Mon visionnage a clairement été divisé en deux temps. Le premier temps (le plus long, trois-quarts du film), a été une succession d’émerveillement intense, de plénitude artistique, de jouissance visuelle et sonore, à mesure que les tableaux (presqu’au sens propre) s’enchainaient. Un pur bonheur. Je m’émerveillais et m’exclamais derrière mon écran. Chaque scène principale semblait réaliser un rêve, une fantasmagorie tout droit sortie de la plus profonde imagination collective des artistes de tous temps et de tous lieux, avec une minutie et un soin touchant à l’esthétisme le plus exacerbé et gratuit. Cette gratuité, de loin l’un des aspects les plus déterminants, est la touche finale, quand on considère son importance pour consacrer la Beauté. Baudelaire l’a assez répété à tour de pages : la Beauté ne vaut que pour la Beauté, elle culmine que si elle n’a aucune autre motivation qu’elle-même. Le deuxième temps, dernier tiers du film, a vu l’intrigue s’accélérer, sans forcément sacrifier l’esthétisme, mais en la faisant basculer pour de bon dans l’horreur. Une horreur à laquelle je m’en suis voulu d’avoir été mal préparé, alors que je connais Nicolas Winding Refn, et que la violence, le gore, le sadisme, font clairement partie des incontournables de son registre, sorte de corollaire paradoxale à son esthétisme léché. Le film est classé « horreur », et le retard qu’il prend sur ce registre dans sa première partie, il le rattrape dans ses dernières minutes. Cette partie, déconcertante dans un premier visionnage, m’a posé problème sur l’instant, a freiné mon enthousiasme, contrarié mes attentes plus… romantiques. J’étais refroidi, un peu déçu, et très perturbé. J’ai aussi dû attendre que se dissipe la nausée contagieuse qui frappe un des personnages, et qui a vite fait de rebondir sur le spectateur. Ce moment était déterminant. Allais-je rester sur cette… nausée… finale, sciemment entretenue par le réalisateur ? Cette direction inattendue et peu conforme à mes aspirations romantiques allait-elle suffire à remettre en question l’extase d’une majeure partie du film ? De quelle côté les choses allaient pencher ? La digestion d’un film n’a jamais si bien porté son nom. C’est clairement un film qui se digère. Il faut particulièrement digérer cette fin (qui ne nous laisse pas sur notre faim, mais nous la coupe), il faut laisser l’œuvre, toute cette beauté et cette horreur mêlées, entrer en nous, se frayer un chemin dans nos entrailles, s’assimiler et s’incruster dans notre organisme, et voir si au final, on la rejette et la vomit (comme un personnage du film), ou bien au contraire si on la digère pour de bon et si on y puise une force décuplée, un plaisir confirmé, et un appétit renouvelé.

 

Avis à froid (après digestion)
Il se trouve que, dans mon cas, après environ 48h de digestion, c’est clairement la deuxième situation qui s’est appliquée. L’impression tenace, confirmée, que je viens bien de voir un chef-d’œuvre, et en tout cas l’un de mes nouveaux films préférés, qui rejointdirectement mon panthéon cinématographique, dont je n’ai pas fini parler ou et que je n’ai pas fini d’invoquer à tour de discussions, au même titre que d’autres. Un film parfaitement calibré pour me plaire, qui touche à beaucoup de mes cordes les plus sensibles. Non seulement j’ai réussi à « accepter » cette tournure finale que prend le film (et le sens que cela lui donne rétrospectivement dans son ensemble), mais mieux encore, j’ai réussi à l’apprécier, à la trouver géniale et pertinente. Certes, en tant qu’auteur, j’aurais sûrement fait les choses autrement et n’aurais pas été mécontent qu’il en soit autrement en tant que spectateur, mais j’ai parfaitement fait le deuil de ma version ; en venant même à douter de son intérêt, par rapport à ce qu’a proposé Refn. C’est un conte cruel, abominable, que le réalisateur propose, mais pour cela même, fascinant, puissant, diablement efficace, d’une Beauté écrasante jusque dans son horreur, l’une venant renforcer l’autre. Le récit prend une autre dimension, entre épouvante et ésotérisme, qui lui ajoute une obscure et abyssale profondeur psychologique. On atteint là des sommets de complexité et d’immoralité rarement vues au cinéma, et que je vois d’habitude comme des privilèges de la littérature, beaucoup plus libre et extrême dans les situations et les idées qu’elle explore.

 

 

COMMENTAIRE & ANALYSE
 
Une narrativité dispensable mais inévitable 
Les tableaux sont d’une beauté si parfaite et achevée, et se succèdent à un rythme si généreux, que les scènes plus narratives et ordinaires qui s’intercalent entre eux ne sont pas parvenues à me rebuter complètement ou à me sortir du film. Pas même celles qui mettent en scène le personnage particulièrement vulgaire et repoussant interprété par… Keanu Reeves, (récemment élevé au rang de Dieu par une communauté geek en transe collective, de plus en plus aliénée et imbécile, prise au piège de ses memes sortis de nulle part.) Même les scènes les plus triviales en apparence finissent par se raccrocher à l’esthétisme qui imprègne le film. Le meilleur exemple est sans doute ce moment où la jeune héroïne croit qu’il y a quelqu’un dans sa chambre (Un cambrioleur ? Un squatteur ?), et où le fin mot de l’histoire se révèle être un jaillissement de beauté métaphorique.

 

Comme cela avait pu être le cas dans d’autres films, mais plus que jamais ici, je m’en fichais pas mal de l’histoire. Elle n’était qu’un prétexte, tout comme ses personnages. Et j’aurais clairement aimé que le film l’assume, au point de renoncer à tout scénario, qu’il revendique sa nature clipesque non-narrative au nom de la seule Beauté. Mais c’est en demander un peu trop à Hollywood, même lorsqu’il s’agit de réalisateurs particulièrement iconoclastes et déjà hors des sentiers battus.

 

On peut difficilement concilier le budget et le casting que permet Hollywood avec une liberté totale réservée uniquement… aux fauchés, aux vrais indépendants. Alfonso Cuaron avec Gravity (2013) et  Alejandro Inarritu avec The Revenant (2016) l’ont bien démontré. Pour que de telles prouesses artistiques, pleines d’audace et poussant l’expérience esthétique très loin, puissent voir le jour, des compromis doivent être faits, passant souvent par l’élémentaire nécessité de confectionner une intrigue, aussi minimaliste soit-elle. Quand on regarde ce que cela nous permet d’obtenir et de voir, on peut considérer que cela vaut largement ces quelques concessions faites au « grand public » pour qui, de toute façon, ce ne sera pas suffisant, et qui de toute façon se détournera du film, s’il n’ignore pas complètement son existence.

 

Le malentendu avec le public (obnubilé par les notions d’histoire et de personnage, inaccessible à la Beauté pour elle-même) est total. Les gens reprochent à ces films un manque de scénario, alors que c’est justement une présence obstinée de scénario qui leur fait du tort, et qui ne doit justement son existence qu’à une volonté de compromis envers eux. Au final, personne n’est vraiment content (gros public et
esthètes), ce qui achève de démontrer le compromis et sa réussite.
J’ai toutefois été finalement très troublé et surpris de voir mon hypothèse (complaisante envers Refn quant à son obstination à concevoir une trame narrative) s’effondrer, en découvrant qu’il avait eu un budget minuscule pour réaliser son film. Nous sommes bien face à un film d’auteur, avec certes un beau casting en raison de sa notoriété certaine, mais avec des contraintes financières et techniques de cinéma indépendant, plus européen qu’hollywoodien dans sa production.

 

La question du format et de la longueur : la morale du bijou 
Ainsi, sur à peine 2h, la narration est vouée à être assez présente pour sembler encombrante, mais assez réduite pour semble dispensable. Clairement, le projet de Refn aurait pu s’épanouir dans les deux exercices extrêmes de la durée : le court ou moyen métrage, dans une logique de minimalisme non narratif ; OU, au contraire, une série, dans une logique de densité et d’amplitude narrative. Après mon visionnage, et pendant
48h, j’ai ressenti la frustration que le film n’ait pas été une mini-série, d’une saison unique de 6 épisodes d’1h, par exemple. Permettant d’exploiter au maximum tout le potentiel génial de l’esthétique élaborée par Refn (presque gaspillé, sur seulement 2h) et aussi, de sophistiquer l’évolution du personnage de Jessie, de beaucoup mieux amener le dénouement, de la faire passer par plus d’épreuves, de rendre son ascension plus progressive, de développer sa relation avec Ruby et les autres. Bref, d’approfondir et surtout, de prendre le temps de savourer, de bien profiter, de kiffer, tout simplement. N’étant pas encore complètement débarrassé de cette frustration, je me console en invoquant une fois de plus les précieux enseignements de Baudelaire, qui s’applique à démontrer l’incompatibilité des effets de la Beauté avec la longueur, le Beau relevant forcément d’un effet passager, éphémère, bref. Pour cela, il cite Edgar Allan Poe et son Poetic Principle :

 

Je recours naturellement à l’article intitulé : The Poetic Principle, et j’y trouve, dès le commencement, une vigoureuse protestation contre ce qu’on pourrait appeler, en matière de poésie, l’hérésie de la longueur ou de la dimension, — la valeur absurde attribuée aux gros poèmes. « Un long poème n’existe pas ; ce qu’on entend par un long poème est une parfaite contradiction de termes. » En effet, un poème ne mérite son titre qu’autant qu’il excite, qu’il enlève l’âme, et la valeur positive d’un poème est en raison de cette excitation, de cet enlèvement de l’âme. Mais, par nécessité psychologique, toutes les excitations sont fugitives et transitoires. Cet état singulier, dans lequel l’âme du lecteur a été, pour ainsi dire, tirée de force, ne durera certainement pas autant que la lecture de tel poème qui dépasse la ténacité d’enthousiasme dont la nature humaine est capable. (« Notes nouvelles sur Edgar Allan Poe »)

 

Ainsi, si l’on s’aventurait à considérer The Neon Demon comme une sorte de poème filmique, ou simplement à étendre les considérations de Baudelaire et Poe à tous les arts, on serait forcé d’admettre que malgré  ne envie d’en voir plus, que cela dure plus longtemps, qu’en soit faite une série, la Beauté du film tient au contraire et justement dans son unité et sa brièveté. A l’opposé du récit fleuve d’un roman : le panache narratif d’une nouvelle, à la chute toujours cinglante ou inattendue, ou le minimalisme d’un poème, d’un sonnet, par exemple, avec ses quatre strophes et ses quatorzevers, et la conclusion élégante ou surprenante de on tercet final. The Neon Demon se devait sans doute d’être court et unique, et c’est donc ce qu’il est. Un bijou, d’autant plus précieux que la beauté brute de ses carats tient en quelques petits grammes de pierre scintillante dans un minuscule écrin, pour reprendre une autre métaphore chère à Baudelaire à propos des poèmes. A ceux qui aiment ce bijou, maintenant, de le contempler à loisir, sous tous les angles, encore et encore, de le porter en eux, de l’offrir peut-être, et bien sûr d’en faire la parure de leur vidéothèque.  

 

======> A PARTI D’ICI, COMMENCENT DES SPOILERS EXPLICITES <======
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COMMENTAIRE & ANALYSE (SUITE)

 

La Beauté au croisement du cannibalisme et de la nécrophilie : rapprochement avec Le Parfum (2006) [1/2]
Le film m’a beaucoup rappelé Le Parfum (2006), pour le coup adapté d’un roman, et qui malgré une « romantisation » non négligeable (et tout à fait sublimatoire !) de son propos par rapport au livre, a su explorer des frontières morales inédites, traiter de front le pouvoir de fascination de la Beauté des jeunes filles et de la virginité, des fétichismes négligés tels que la chevelure et les parfums. Le film de Tom Tykwer avait même assumé courageusement le dénouement cannibale du film, pouvant rebuter plus d’un spectateur non averti. Et c’est entre autre ce cannibalisme qui crée le rapprochement avec Le Parfum. Non pas seulement en tant qu’acte en lui-même (le cannibalisme est au cœur d’autres films, comme le terrible Cannibal Holocaust, et cela n’en fait pas un cousin de The Neon Demon). Ce qui rapproche le cannibalisme du Parfum de celui de The Neon Demon, c’est sa motivation profonde : l’amour et le désir inspirés par la Beauté, qui atteignent un tel paroxysme « insupportable », que le seul moyen de les satisfaire et les apaiser, mais aussi de se les approprier (on veut posséder ce que l’on aime), c’est le recours extrême à l’ingestion. On dit parfois : « Belle à croquer » ou « Tu es tellement belle, que je voudrais te manger ». Expressions faussement anodines et innocentes, comme toutes les expressions. Ici, elles prennent tout leur sens littéral. La Beauté se mange, se dévore, s’avale, se digère.

 

Jean-Baptiste Grenouille devient d’une telle Beauté, quasi-divine (« C’est un ange ! ») une fois qu’il a versé sur lui tout son Parfum (fusionnant l’essence de 13 femmes superbes, dont la plus belle des vierges de 16 ans), que la passion qu’il inspire devient… dévorante… dépasse les limites de la tendresse, du désir, de l’appétit sexuel, et déborde sur l’appétit digestif. De même, Jesse (profile semblable à celui de Laure Richis dans Le Parfum : jeune vierge de 16 ans, mais blonde et non rousse) atteint un tel degré de Beauté, obsédante, exaspérante, aussi désirable qu’inaccessible, aussi innocente que dangereuse, que le seul moyen d’en triompher, de la posséder, semble non pas seulement de la « violer », non pas seulement de la tuer, mais… de la manger toute crue. La façon la plus radicale, extrême, littérale et absolue de ne faire qu’un avec cette Beauté, de s’en emparer, c’est d’en faire une partie de soi, de l’assimiler à son propre organisme.

 

Loin d’en faire une abomination Le Parfum ne laisse aucune ambiguïté sur la nature tout à fait « amoureuse » de l’acte cannibale. La toute dernière phase du roman/film, désignant la foule qui vient de dévorer Grenouille, est : « Pour la première fois de leur vie, ils avaient fait quelque chose uniquement par amour. »
Les motivations des trois filles dans The Neon Demon sont certes plus troubles. Mise de côté la très crédible lecture « démoniaque » de trois sorcières dévorant la chair fraiche d’une jeune fille innocente pour rester éternellement jeunes et belles (mythe qu’illustrent complètement Sarah et Gigi), on peut toutefois prêter des motivations plus romantiques à Ruby, amoureuse éconduite de Jesse. Son comportement après l’acte ne contredit pas cette hypothèse. 

 

Bizarrement, ce qui crée ici le malaise (aussi bien psychologique que physique) autour du cannibalisme n’est pas tant l’acte lui-même (que l’on ne voit pas, qui est sous-entendu), que la réaction de dégoût, d’écœurement et de rejet viscéral d’une des trois filles (Gigi). Si Refn était « passé à autre chose », seul le choc psychologique (déjà certain) aurait été ressenti par le spectateur. Mais en optant (sadiquement ? Ironiquement ?) pour l’idée que Gigi ne digère – littéralement – pas son acte, se sent mal, prise de nausées répétées, éructe à répétition et a sans cesse envie de vomir, jusqu’à finir par recracher… une partie de son festin… exprimant un malaise terrible, implorant que Jesse sorte d’elle, et allant pour cela jusqu’à s’éventrer, nous sommes face à un état de détresse physique extrêmement contagieux.
Comme Gigi, par simple mimétisme et empathie, on est malade, on a envie de vomir. La réaction nauséeuse du personnage, loin de nous faire passer outre l’acte, nous y renvoie violemment, nous fait sentir lourdement sur l’estomac le poids de cette viande humaine, saignante et mal digérée, comme si on l’avait mangée nous aussi. En nous renvoyant à la phase digestive, l’acte prend une réalité très concrète, presque triviale, il n’y a plus moyen d’en faire une abstraction, on en mesure toute l’atroce réalité. Même les cœurs les plus accrochés ne devraient pas être insensibles à un tel revirement. Et l’auteur de ces lignes, lui-même, ressent à nouveau, en écrivant, cet état nauséeux qu’il a ressenti à la fin du film, le ventre noué et le cœur au bord des lèvres.

 

 

La Beauté au croisement du cannibalisme et de la nécrophilie : rapprochement avec Le Parfum (2006) [2/2]
A ce cannibalisme, s’ajoute la nécrophilie. Et là encore, Le Parfum apparaît comme un lointain cousin du film de Refn. Jean-Baptiste Grenouille tue sa première victime, une jeune vendeuse de mirabelles de 14 ans, ont il dénude le corps fraîchement défunt pour mieux la renifler de partout, il lui fait l’amour avec son nez, pour s’imprégner de son odeur, tant qu’elle est là, car la fleur déjà se fane.

 

C’est pour « sauvegarder » ce parfum unique, divin, de la Beauté vierge et pure, que le jeune homme se lance dans cette quête meurtrière du Parfum : pour ne plus jamais perdre cette odeur, la capturer pour toujours. Un Parfum qu’il va concocter… à base d’odeurs de femmes mortes, assassinées par ses soins. Dans The Neon Demon, la nécrophilie surgit de façon beaucoup plus soudaine, littérale et crue. Elle succède, de plus, à une tentative de viol sur Jesse, de la part d’une Ruby de plus en plus éprise et ne parvenant plus à contrôler ses pulsions envers sa protégée. En marge de son activité dans le monde de la mode, Ruby est aussi maquilleuse… pour les morts. Thanatopracteur, pour utiliser les bons termes. Elle doit rendre aux défunts l’éclat et la beauté de leur vivant. Tout juste rejetée par celle qu’aime et désire tant, Ruby fait face au cadavre d’une jeune femme à la chevelure et à la corpulence semblables à celles de Jesse. Il n’en faut pas plus pour qu’un mécanisme de transfert fétichiste, découlant de la cristallisation amoureuse, s’enclenche, et que le regard de Ruby sur ce tas de chair en décomposition sur sa table, passe de neutre à attendri, puis d’attendri à concupiscent. C’est une scène qui m’a stupéfait et que j’ai adorée, vécu avec une grande intensité ; je n’en revenais pas qu’on ait la « chance » de voir quelque chose de si transgressif et audacieux dans un film « grand public ». Encore une fois, je pensais que c’était ici le privilège de la littérature ou des films plus confidentiels.

 

Le tour de force inouïe de cette scène, et ce qui m’a tant fasciné mais aussi touché (oui, touché), c’est qu’elle relève le défi (impossible ?) de ne pas y sacrifier l’esthétisme (oui, c’est beau), et même réussit à rendre romantique, tendre et belle, une scène a priori immorale et répugnante. La musique, le cadrage, la mise en scène des gestes, les inserts de Jesse (beauté tout à fait vivante) elle-même en train de se caresser (scène concomitante ou imagination de Ruby pour se stimuler ?), tout concorde, pour permettre un maximum d’érotisation et d’émotion, dans ce qui n’aurait pu être qu’une scène d’horreur, vulgaire et cradingue.

 

A voir Ruby décharger tout son amour, tout son désir, toute sa tendresse sur cette morte, non seulement se caresser sur elle, mais surtout, enfoncer sa langue dans cette bouche cadavérique et putride, l’embrasser passionnément, d’une longue succession de baisers gourmands et langoureux, dans un total abandon, on est bouleversé devant une détresse amoureuse si profonde, un désir si frustré, d’une femme réduite à violer ce corps inerte, avatar pétrifié de Jesse, qui, lui, ne la rejettera pas. (Une lecture complètement confirmée par le réalisateur dans ses interviews sur le film).
Un pied de nez savoureux et absolument remarquable de voir qu’un grand réalisateur parvient à rendre une scène nécrophile plus touchante, sensuelle, romantique et « vivante » que tant de scènes d’amour entre vivants, éculées, insipides et sans intérêt qui polluent tant de films. Aux grands artistes, rien d’impossible. Pour achever le parallèle entre The Neon Demon et Le Parfum, une petite anecdote : dans ses nombreuses interviews au sujet du film, Nicolas W. Refn n’a pas manqué s’assimiler à chaque fois son film à un parfum, justifiant ainsi la signature sur le générique (NWN, initiales qui évoquent celles, célèbres, d’Yves Saint-Laurent (YSL) dans la mode). Pour Refn, le film serait un parfum qui assure sa propre promotion. CQFD, pour rester dans les initiales…

 

(Le film ne fait pas non plus l’impasse sur le motif pictural de la Belle Endormie)

 

 
CE QU’EN DISENT LES SPECTATEURS & SURTOUT, LE REALISATEUR
Il y a encore trois éléments qui ont aidé et dirigé ma digestion très positive du film :
=> Les critiques des spectateurs
=> Le précédent film de Refn, Only God Forgives
=> Les interviews et les propos de Refn sur son travail

 

Les critiques des spectateurs
Les critiques peuvent être inspirantes et nous éclairer de plusieurs façons. Généralement, soit les critiques positives l’emportent, et nous donnent envie ; soit les critiques négatives l’emportent, et nous dissuadent.
Mais dans les cas les plus intéressants (et très fréquents chez moi), c’est au contraire la façon dont les gens peuvent encenser un film et les arguments qu’ils utilisent qui peuvent m’en dégoûter ; et au contraire, c’est ce que disent des gens pour dénigrer un film qui, paradoxalement, va plutôt me convaincre de sa qualité. Tout est question de qui parle, de quoi et de comment. Un crétin qui enfonce un film peut équivaloir à une critique positive, car il y a des chances que le film ait simplement été trop bon et subtile pour qu’il le comprenne ou l’apprécie. Inversement, un pédant qui encense un film peut équivaloir à une critique négative, tant cela peut trahir de la connivence et un discours creux. En l’occurrence, la lecture de dizaine de pages de critiques presses et spectateurs sur The Neon Demon a largement tendu à me démontrer que les « imbéciles » étaient plutôt du côté de ceux qui n’avaient pas aimé le film, faisant tous le même reproche de longueurs, de « beauté gratuite, donc inutile » (Baudelaire peut se retourner dans sa tombe), de kitch, de frime, d’arrogance et de maniérisme, etc. Au contraire, les critiques positives relevaient de discours plus construits, mieux argumentés, et surtout, d’une évidente sensibilité artistique. 
 
 
Le précédent film de Refn, Only God Forgives
Only God Forgives (2014) est le film réalisé par Nicolas W. Refn entre Drive (2011) et The Neon Demon (2016). Ayant aimé les deux autres, je me suis laissé convaincre de voir celui-ci, ayant pourtant parfaitement eu connaissance de son existence et l’ayant ignoré volontairement ; tout simplement parce qu’une énième histoire de vengeance ne m’intéressait pas, parce que le film semblait trop proche de Drive (un méchant sadique, un règlement de comptes, un héros taciturne joué par Ryan Gosling continuant de singer Clint Eastwood), et simplement parce que je suis très rebuté par le contexte asiatique (Thaïlande, ici). La tentation de connaître et pouvoir comparer les 3 derniers films du réalisateur était toutefois trop grande. Au final, je ne regrette pas mon visionnage. Non pas pour le film lui-même, que j’ai détesté. Mais justement ! M’ennuyer ferme devant le simplisme éculé du scénario de Only God Frogives, voire carrément m’agacer devant la grossièreté de son méchant, faux-calme aux poussées de violence insoutenables, tout cela n’a fait que renforcer mon coup de cœur pour The Neon
Demon
, m’a permis d’apprécier plus encore les points forts du film et surtout sa subtilité et son originalité par rapport à son prédécesseur. Comme quoi il ne suffit pas de l’esthétisme de Refn et de la musique électro de Cliff Martinez pour faire un film qui me séduise et me touche, et donc The Neon Demon a bien quelque chose en plus, qui m’apparaissait soudain avec encore plus d’évidence.

 

 

De l’autre côté du miroir : ce qu’en dit le réalisateur
De Refn, je n’avais vu que quelques photos. Je ne l’avais jamais vu en « vidéo », ni donc entendu en interview, chose qui me tient pourtant très à cœur en général, et plus encore dès que je m’intéresse à minimum au travail d’un artiste. En considérant qu’en plus j’avais plusieurs questions auxquelles je cherchais des réponses de source officielle, je suis donc allé regarder des dizaines de (longues) interviews du réalisateur, en particulier dans le cadre de la promo de The Neon Demon.

 

Ce qui m’est apparu en premier, c’est que Refn n’est pas danois pour rien ; on sent chez lui une forme de retenue, de timidité ou de « froideur » toute nordique, cette apparence et cette attitude typiquement scandinaves ou germaniques, rappelant des personnalités comme l’acteur Madds Mikkelsen. Il a un côté pince-sans-rire, il aime jouer sur ses bizarreries, et n’est pas loin de passer pour un Dandy.
En se dévoilant un peu, le personnage est non seulement intéressant, mais surtout, révèle des détails pas du tout anodins sur lui, qui expliquent en partie son cinéma. Le plus flagrant est son daltonisme (dans une interview il dit carrément qu’il est « presqu’aveugle » [« almost blind »], et c’est ainsi qu’il explique les contrastes très appuyés dans ses films, les néons lumineux, les couleurs exacerbées : « J’ai besoin de voir les couleurs. Si je ne les vois pas, je ne vois pas ce que je fais. » Un bel exemple, parmi tant d’autres dans l’histoire de l’art, d’une « tare », d’un accident biologique, d’un défaut inhérent à l’artiste, dont il finit par faire un atout, une patte.
On peut donc ne pas aimer l’esthétique Refn ; mais aucune raison d’en critiquer la « gratuité » ou le « mauvais goût », quand on sait ce qui la motive et la fonde réellement. Preuve, s’il en fallait, qu’une bonne critique, avant de l’ouvrir et de déballer son opinion, consiste, avant toute chose, à lire et écouter, se renseigner, maîtriser les éléments du dossier, pour ne pas dire de grosses bêtises ou prêter au réalisateur des intentions qu’il n’a pas. Question d’honnêteté et de fair-play intellectuel. Des notions évidemment inconnues et négligées des quidams qui tapissent les pages d’Allo-ciné de leurs avis d’humeurs, et on leur pardonne car ce n’est pas leur métier, et qu’ils sont peu à y mettre de la prétention. En revanche, c’est beaucoup moins pardonnable de la part de critiques soi-disant professionnels, payés pour savoir de quoi ils parlent…  

 

Encore plus intéressant, et fort plaisant : au gré de ses déclarations, Refn n’a pas cessé de confirmer ce qu’étaient mes interprétations du film, et au contraire contestait beaucoup d’intentions qu’on lui prêtait : par exemple, il nie le fait d’avoir voulu critiquer spécialement le monde de la mode, pour lequel il travaille, et qu’il apprécie beaucoup. Il va jusqu’à dire – oh, joie ! – qu’il n’a rien voulu critiquer du tout, mais qu’il voulait simplement parler… de Beauté.
En abordant la genèse de son film, Refn évoque plusieurs choses très intéressantes :
Il mentionne une anecdote d’un diner avec l’actrice Christina Hendricks (présente dans le film, et déjà dans Drive), où il lui aurait confié son intention de faire un film centré sur des femmes, sur un sujet féminin, et qui serait comme « des talons hauts marchant dans du sang » (« Highheels walking on blood »).
Il mentionne sa femme, Liv, à qui le film est dédié. Et pour cause, Refn, sans fausse modestie et sans aucune manière, avec un ton des plus détaché, déclare : « Je me suis réveillé un matin, et j’ai réalisé que je n’étais pas né beau. Ma femme, elle, est belle. Et je me suis demandé à quoi ma vie aurait ressemblé, si j’avais été beau. » (« I woke up one morning, and realized I was not born beautiful. My wife is. And I wondered how my life would look like, if I was born beautiful. »)
A propos de sa laideur supposée, le réalisateur complète en évoquant sa jeunesse difficile : « Je n’étais pas attirant, je n’étais pas bon en sport, je n’étais pas musclé, j’étais timide. Je n’ai pas eu de copine avant mes 24 ans, quand j’ai commencé à devenir célèbre. »
Refn complète la genèse de son film, avec un propos plus introspectif encore : « Je fais des films à partir de ce que j’aurais envie de voir. A l’époque, j’aimais rouler en voiture en écoutant de la pop music, et j’ai fait Drive. Je pense qu’il y a une jeune fille de 16 ans en chaque homme. Et j’ai senti qu’il était temps d’en proposer ma version avec The Neon Demon» (« There is a 16 young girl in every men. And I felt it was time to make my version of it. »)
Le réalisateur évoque enfin, comme inspiration du film, l’incontournable contexte actuel des réseaux sociaux, d’Instagram, de Snapchat, du culte de l’image, de l’obsession de la beauté qui n’en finit plus. Il s’attarde sur la notion de narcissisme – au cœur de son film et de l’évolution de son héroïne – en expliquant que dans sa génération, le narcissisme était quelque chose de très négatif, de condamné comme un terrible défaut, alors que pour la génération d’Elle Fanning, la jeune actrice née en 1998, c’est vu comme une qualité, très encouragée pour le développement personnel et le bien être. Il voulait explorer cette question.  

 

Question du narcissisme à laquelle il a directement et frontalement confronté son actrice principale, Elle Fanning, lorsqu’il l’a rencontrée pour le rôle, en lui demandant immédiatement : « Est-ce que tu penses que tu es belle ? » (« Do you think you are beautiful ? »). L’actrice a relaté son désarroi face à cette question, un embarras très révélateur dont s’amuse le réalisateur, qui savait très bien ce qu’il faisait, et quelle était la réponse. L’actrice a fini par devoir concéder : « Oui, je pense que je suis belle ». Et, de fait, ce n’est pas de la vanité de sa part : on peut considérer qu’elle est objectivement belle, et surtout, elle a tout lieu de le croire, puisque – comme elle l’avoue elle-même – tout le monde lui dit, et depuis longtemps, et donc cela a construit son image. Le réalisateur a récidivé avec sa malicieuse question face à une top model qui l’interviewait, et qui a témoigné du même embarras.

 

Cet aspect narcissique est pour Refn un des éléments qui tend à ne surtout pas interpréter trop hâtivement le personnage de Jesse comme une jeune ingénue, innocente et pure, et à prendre très au sérieux le moment où elle dit que sa mère la considérait comme « dangereuse », sous-entendant que c’est une fleur empoisonnée, et qu’elle sait ce qu’elle fait. Le réalisateur va jusqu’à remettre en question la distribution des rôles « méchante / gentille », en considérant Ruby (le personnage de Jena Malone) comme une victime (sorcière, certes, mais victime) du « Neon Demon » qu’est Jesse (le personnage d’Elle Fanning). On a donc la confirmation que le titre, pas facile à interpréter, désigne plutôt l’héroïne. Plus largement, Refn a cette façon énigmatique de parler du « world of Neon Demon », par opposition à un autre monde, sans que l’on puisse déterminer exactement lequel. C’est manifestement quelqu’un qui pense énormément par métaphore, comme en témoigne le film avec ses multiples symboles, comme le puma qui surgit dans la chambre d’hôtel de l’héroïne (je n’ai pu, pour ma part, m’empêcher de penser à la panthère qui barre la route de Dante dans les tous premiers vers de l’Enfer, et qui symbolise la luxure), ou encore, ce fameux triple triangle (une Triforce
à l’envers) en néon.

 

A propos de ce triple triangle renversé, Refn ne fait pas de mystère, et confirme une symbolique féminine : les 3 trois triangles renvoient, évidemment, aux trois « filles/sorcières » que sont Ruby, Sarah et Gigi, mais aussi, par sa forme évasée vers le bas, à un sexe féminin, au symbole de la féminité. En outre, le réalisateur assimile son film à un parfum, comme nous avons déjà eu l’occasion de le mentionner plus haut pour appuyer notre propos. Mais on doit surtout à ce symbole une des scènes les plus fortes, aussi puissante esthétiquement, efficace symboliquement que déterminante narrativement ; le grand tournant narcissique du film, où Jesse, consacrée sur le podium lors d’un défilé, se perd dans une vision psychédélique et communie avec sa propre beauté en embrassant son reflet.Alors que le film s’achève sur son générique clipesque au son de la voix de Sia, N. W. Refn, dans le commentaire audio qu’il en propose avec l’actrice Elle Fanning, résume ainsi ce qu’ils ont accompli ensemble : »Je crois qu’on a fait un film d’horreur, on a fait un mélodrame, on a fait une comédie, on a créé du mystère, on a fait du maniérisme, de la science fiction, du strass, du vulgaire, de l’existentialisme, de la beauté. Tout ça car je t’ai demandé si tu te trouvais belle, et que tu as répondu « oui ». C’est aussi simple que ça.« Le terme « comédie » interpelle et surprend. D’autant plus qu’il a l’air de tenir de l’évidence pour le réalisateur et son actrice, hilares durant plusieurs scènes du film qu’ils considèrent comme extrêmement drôles. Cela m’a un peu troublé, sachant en plus que je ne suis jamais le dernier à rire de ce qui n’est pas censé être drôle, voire ce qui est carrément morbide, tragique ou sinistre. L’humour noir est mon type d’humour favori. Aurais-je donc trouvé mes limites en la matière ? Suis-je imperméable à l’humour de ce film et de son réalisateur ? Possible. Je constate néanmoins que personne n’a davantage identifié – à ma connaissance – de trace d’humour dans ce film. L’humour, la dérision, le second degré, et la Beauté ont toujours eu du mal à cohabiter et plutôt tendance à s’exclure l’un l’autre, car renvoyant à des émotions antagonistes. Et, clairement, c’est la Beauté qui domine dans ce film. Ainsi donc, de par son sujet, ses thématiques, son atmosphère, les émotions qui y dominent, je vois vraiment mal où l’humour peut s’y frayer convenablement un chemin. Ses qualités sont ailleurs. On ne peut pas tout faire, et surtout, on ne peut pas tout faire dans l’excellence.Reste que The Neon Demon est une somme, à sa façon, esthétique et allégorique. Que son réalisateur y ait tout mis, on peut en douter, aussi bien de la réussite que de l’intérêt de la démarche. Mais qu’il y ait mis tout ce que, lui, voulait y mettre à titre personnel, de son inspiration, de ses fantasmes, de ses obsessions et de ses névroses, de son art et de son talent, c’est qu’il exprime très bien lui-même dans cette conclusion :« Tout ce que j’ai fait jusqu’à maintenant m’a mené à Neon Demon. C’est la quintessence de l’itinéraire cathartique que j’ai entamé depuis mes débuts. »