« La Passion Van Gogh » (2017) – Art du Biopic & Situation de l’Artiste

LA PASSION VAN GOGHLOVING VINCENT (2017) 

– ART DU BIOPIC & CONDITION DE L’ARTISTE –

 

Présentation

La Passion Van Gogh est un film en coproduction Royaume-Uni / Pologne sorti à l’automne 2017, joignant les talents d’une artiste peintre (Dorota Kobiela) et d’un cinéaste (Hugh Welchman).

Le concept

Un film biopic d’animation au style graphique unique et sur mesure, puisqu’il nous immerge littéralement dans les toiles du maître hollandais (plus de 120 sur les 800 que compte son œuvre) en leur donnant vie à l’écran en « peinture animée ».

Synopsis

A Paris, quelques mois après la mort de Van Gogh, l’une de ses connaissances, le facteur Joseph Roulin charge son fils, Armand Roulin, de remettre à Théo Van Gogh, frère du défunt peintre, une lettre écrite avant son suicide. Pas du tout motivé par sa mission, et n’en voyant pas l’intérêt, persuadé que Van Gogh n’était qu’un déséquilibré, Armand se lance dans un jeu de piste et une enquête, de témoins en témoins, pour retrouver la trace du frère de Van Gogh qui, en réalité, n’a survécu à son frère que de quelques mois. Mais la quête d’un destinataire pour la lettre orpheline est en réalité l’occasion d’un voyage initiatique où Armand (et nous avec), à travers les témoignages variés qu’il récolte, découvre qui était vraiment Van Gogh et reconstitue le puzzle de ses derniers jours.

Ravissement esthétique

Pour commencer par le plus évident, ce qui saute littéralement aux yeux, qui constitue le travail le plus original et audacieux, colossal et ambitieux du film : sa patte esthétique consistant à donner vie aux 120 des plus célèbres toiles de Van Gogh, en les animant, image par image, en y intégrant les acteurs (eux-mêmes conçus d’après leur modèle en peinture, puisqu’il s’agit de personnes ayant réellement existé et ayant été peintes par Van Gogh).

C’est ce parti pris esthétique qui constitue toute la singularité du film – mais clairement pas son seul intérêt. Les images parlent d’elles-mêmes, et il suffit de voir la bande-annonce pour constater la splendeur bluffante du résultat et mesurer à quel point cette idée est merveilleuse, car loin d’être une lubie gratuite de cinéaste, elle sert directement le propos du film, elle ne fait qu’un avec lui, elle réconcilie fond et forme en nous invitant à percevoir le monde de la façon dont le peintre le voyait, du moins le représentait, ce qui est un des enjeux psychologiques de l’intrigue, consacré par les mots de Van Gogh eux-mêmes à la fin du film : « Je voulais montrer aux gens ce qu’il y avait dans le cœur d’un tel original ». Nous sommes invités dans ce cœur. Et ce cœur a des yeux, qui voient le monde d’une certaine façon.

L’effet est saisissant (et émouvant) dès le premier plan. Sans doute le tableau le plus célèbre de Van Gogh : « La nuit étoilée » : avec ses énormes étoiles scintillantes et sa Lune caractéristique sur un fond bleu parsemé de trainées blanches qui forment comme une vague en plein ciel. A peine a-t-on reconnu le tableau, qu’on le voit prendre vie sous nos yeux, que l’on voit ses traits de peinture s’animer, vibrer, respirer, et, surtout, on « évolue » à l’intérieur du tableau. On entre littéralement dedans et la caméra s’y déplace. Ce procédé atteint son paroxysme quand on se retrouve (avec une transition des plus naturelles, comme si c’était depuis toujours une partie cachée du tableau, un monde ouvert dont nous n’avions qu’un plan large figé) au cœur de la ville sous la nuit étoilée, devant « La terrasse du café le soir », autre tableau célèbre et scène de vie nocturne immortalisée par Van Gogh. Et tout le reste du film se déroulera selon ce procédé esthétique, en se promenant de tableau en tableau, et même de portrait en portrait puisque les personnages principaux en sont issus, tout cela au service de l’histoire, d’une intrigue cohérente.

Cette esthétique a été, à la fois, la bénédiction et la malédiction du film. Ce qui a fait sa splendide aura et son charme magnétique, son identité artistique, et a donc contribué à lui donner une visibilité et des distinctions. Mais aussi ce qui, je crains de le comprendre, lui a fermé la porte des cinémas multiplexes et autres grandes salles. Par un odieux préjugé sur les goûts et les limites supposées du public (et le pire, c’est que ce n’est peut-être même pas infondé…), le fait qu’il s’agisse d’un film d’animation et cependant pour « adulte » (il y aurait des pages vengeresses à écrire rien que sur l’association systématique, inepte et consternante, entre « animation » et « enfance », qui a conduit le gros public à sous-estimer tant de dessins-animés). Une esthétique si atypique, loin de l’animation traditionnelle, et servant directement un propos, a pu « effrayer » les salles. On ose à peine le croire tant ça tient de l’étroitesse d’esprit la plus impardonnable dans le domaine artistique et culturel, mais on parle ici avant tout d’une industrie qui ne conçoit même plus l’idée de ne pas réaliser des bénéfices substantiels.

Cette esthétique a fait beaucoup parler, et presque tous ceux qui ont vu le film lui ont rendu justice, ainsi donc, elle n’a pas besoin de notre voix, d’autant plus qu’il suffit d’avoir des yeux et de voir, et pour cela, je rapporte au film ou au moins à sa bande-annonce qui parle d’elle-même.

Musique de Clint Mansell

S’ils sont certainement les mieux lotis, il n’y a pas que les yeux qui se régalent durant ce film. Alors que – en passionné de musiques de film – je ne m’attendais pas à grand-chose, j’ai aussitôt repéré sa qualité et sa grande délicatesse. Quelque chose de très éthéré, de simple et d’épuré, un fond de gravité, mais adouci par des notes amples et des instruments plutôt légers. Une musique inquiète, mais cependant pas sombre ni abrupte. Un peu comme le mélange de tristesse et de tendresse que nous inspire quelqu’un dont on surprendrait l’air préoccupé, mais qui, se sentant observé, esquisserait un léger sourire pour nous rassurer. On n’est pas dupe, mais la douceur de ce sourire et la bienveillance dans le regard attendrissent assez notre cœur pour décourager toute question ou envie de torturer le pauvre sujet de cette tristesse. Au fond, on le constate en écrivant ou en lisant ces lignes, cette musique s’avère bien à l’image du Van Gogh qui nous est montré dans le film : un homme profondément triste et soucieux, mélancolique et tourmenté, mais doux et timide, fragile et bien attentionné. L’autre dimension de cette musique, c’est le mystère, une tension sous-jacente, qui vient illustrer l’autre principal aspect qu’est l’enquête d’Armand, ses conversations avec les divers protagonistes et les témoignages contradictoires qu’il en recueille.

Quelle agréable révélation ce fut lorsque, au moment du générique de fin, je découvris que la musique était de Clint Mansell. Un compositeur cher au passionné de musiques de films que je suis, mais qui, alors que presque tout le monde ignore son nom, est à l’origine d’un des thèmes les plus cultes du cinéma. Compositeur attitré de Darren Aronofski et donc de Requiem for a Dream, The Fountain, Black Swann. Je l’avoue, je ne l’avais pas du tout reconnu musicalement. Je ne pensais même pas que le compositeur du film serait parmi les plus connus. La tonalité est évidemment très différente des films d’Aronofski (dont je ne suis plus la carrière que de loin depuis Black Swan).

    

AVANT… et APRES. Le relooking extrême (ou la dépression…) selon Clint Mansell ! Je le préférais avant, mais de toute façon, je l’écoute, je ne le regarde pas !

A la réécoute, au calme, au moment où j’écris ces lignes, je constate que quelques passages ont des airs familiers avec le magnifique score de The Fountain dans les moments les plus doux de ce dernier. Mansell réserve sa musique pour toutes les séquences de flashback (les témoignages des protagonistes), intenses musicalement et rompant avec l’esthétique « Van Gogh » du reste du film : l’image y est en noir et blanc, les graphismes y sont plus « réalistes », le tout semble plus torturé. Sitôt de retour au présent, on y retrouve le silence, le bruit ordinaire et discret de la vie réelle. Une volonté dramatique sans aucun doute concertée avec les réalisateurs. Au final, la musique n’a évidemment pas la puissance et la noirceur épique d’un Requiem for a Dream, ni non plus le lyrisme métaphysique et enchanteur de The Fountain, mais c’est normal, et pertinent, car la musique embrasse parfaitement la tonalité adaptée au propos plus calme, introverti et mélancolique de Van Gogh.

Cette musique est un des quelques éléments qui, avec l’esthétique tout en animation et le doublage, m’a évoqué à plusieurs reprises l’idée que ce film aurait pu faire un excellent jeu-vidéo de type « visual-novel » ou « point & click ». On voit parfaitement la façon dont on aurait pu, en incarnant Armant, interroger les PNJ, interagir avec les éléments de décors, etc. La musique dans ses sonorités, l’esthétique dans ses couleurs, le doublage dans le jeu de ses comédiens privilégiant la clarté à la spontanéité, tout cela m’a vraiment évoqué une méthode caractéristique du jeu-vidéo et ses cinématiques, une de ces perles que l’on aurait pu trouver dans l’indé, conçu par des passionnés. Et justement, la musique là encore mêlée au doublage et à l’esthétique, auxquelles on peut ajouter l’époque de l’intrigue et l’importante dimension d’enquête, tout cela n’a pas été sans m’évoquer les jeux Professeurs Layton dans leur atmosphère à la fois douce, mystérieuse et légèrement mélancolique. Des émotions et des sensations particulières que j’avais spécifiquement ressenties avec cette licence me sont revenues devant le film, ce qui évidemment était très agréable à retrouver.

Une petite note, pour finir, sur le générique de fin. Car, oui, même lui est une réussite et a été l’objet d’un soin tout particulier. Excellente idée de le présenter sous la forme d’un carnet où l’on retrouve le portrait d’origine de tous les personnages rencontrés dans le film, tel que peint à l’époque par Van Gogh, et cela mis en parallèle avec leur apparence dans le film ET la photo de l’acteur qui l’interprète. Même parallélisme pour les décors. Le tout agrémenté de notes nous donnant succinctement des éléments de biographie complétant les informations du film. Du grand art, qui permet d’apprécier pleinement le travail de reconstitution des tableaux de Van Gogh.

L’art malmené du biopic

Le biopic est un des genres les plus ennuyeux du cinéma, et pourtant, un des plus appréciés, par le public et même la critique si l’on en juge par son succès aux récompenses. L’acteur qui interprète un personnage historique est toujours favori pour les Academy Awards. Des rôles et des films « à Oscar », où le challenge de la « mimesis » est poussé à son maximum par l’acteur, les costumiers et les « make up artists ».

Problème : à vouloir trop s’agenouiller respectueusement, humblement, servilement devant l’Histoire et en la traitant avec trop de solennité comme une sorte de vieux tableau intouchable dans un austère musée gardé par des conservateurs pompeux, ces films ratent complètement leur dimension de divertissement et d’oeuvre d’art à part entière. Leur intrigue est trop linéaire et cependant embrasse une chronologie trop vaste (la vie d’un homme), leur réalisation trop académique et trop sage, tétanisée par la gravité sacrée de son propre sujet, et pour achever le tout, la dimension biographique est présentée comme une fin en soi, et n’est donc soutenue par aucun point de vue, aucune problématique. On assiste à une série de faits et de scènes censées nous raconter un être humain important ayant fait l’Histoire, mais on est écrasé par le poids de cette Histoire, un réalisme tyrannique, un personnage trop conscient de lui-même autour duquel tout tourne sans mise à distance (d’où le fait que les acteurs, ces grands mégalos qui ne s’assument pas et avancent masqués, adorent ces rôles qui les mettent en valeur plus que tout autres !).

Nous avons eu l’occasion d’aborder cette question au Salon 111 : dans son académisme et l’ennui qui en dégouline, le biopic pose le problème de sa légitimité et de son intérêt par rapport au documentaire, format pédagogique par excellence et tout désigné pour nous raconter un événement ou un personnage historique à l’appui d’archives, d’interventions de spécialistes et d’une voix off. Depuis quelques années, le documentaire s’est de plus en plus modernisé, cinématographisé, alors que le cinéma historique ou biographique a continué de se documentariser. Le constat est flagrant : ce cinéma devient de plus en plus chiant et engoncé, tandis que le documentaire devient de plus en plus passionnant et audacieux.

On en a vu un exemple édifiant avec le cas Snowden. D’un côté Citizen Four, documentaire soigné, très esthétique, beaucoup d’intensité, une tension permanente, une véritable atmosphère. De l’autre, le film d’Oliver Stone, très plat et ordinaire en comparaison, qui s’égare en anecdotes biographiques, en scènes de couples, et qui édulcore l’indépassable réalité avec le filtre de la fiction qui, en plus, aspire à trop de sobriété pour revisiter artistiquement les faits. Aucun intérêt. Une paraphrase du documentaire : le propos, l’authenticité, la tension et l’atmosphère en moins.

     

Reste à redonner ses titres de noblesse au documentaire auprès du grand public, et à lui laisser une place méritée au cinéma. Difficile toutefois d’imaginer les spectateurs, même convaincus et intéressés, au rendez-vous au prix actuel des places. La curiosité, la prise de risque et l’ouverture d’esprit ne pourront revenir dans les cinémas que si les prix baissent et retrouvent leur valeur modique du XXème siècle. Cela mettrait moins d’enjeux sur les séances et permettrait de ne pas privilégier forcément les films qui justifient ces tarifs prohibitifs, c’est-à-dire les plus spectaculaires au détriment des autres.

Heureusement, de temps en temps, un film vient rappeler que le cinéma, même quand il s’agit de dépeindre un fait ou un personnage historique, peut apporter une véritable plus-value, a encore un rôle à jouer, et peut s’emparer du sujet avec des idées, une patte artistique, un point de vue, une liberté créatrice, bref, faire du cinéma.

C’est le cas de Loving Vincent qui évite, avec une remarquable habileté, tous les écueils du biopic :

Pas de récit linéaire, les souvenirs y apparaissent dans un ordre (en apparence) aléatoire, comme des pièces d’un puzzle à reconstruire.

Pas d’esthétique épurée et classique, mais au contraire un chatoiement de couleurs donnant vie aux peintures du maître.

Pas de temporalité trop vaste, mais un « zoom » judicieux sur des aspects très précis de la biographie.

Pas de focalisation mégalo sur le personnage principal prenant tout l’espace, et pour cause, il est mort depuis déjà un an, et bien qu’il soit question de lui tout le temps, à chaque scène, c’est le grand absent, il n’est qu’un souvenir, une évocation ou un rêve, il n’existe plus que dans la parole de ceux qui ont croisé son chemin, et c’est à travers un tout autre personnage que l’intrigue – volontairement et, oserais-je dire, judicieusement simpliste, se déroule.

En cela, le film est construit comme un Citizen Kane d’Orson Wells, où le portrait du personnage éponyme se dessine (enfin, se peint, en l’occurrence) au gré des récits recueillis par le protagoniste principal qui enquête auprès des personnes ayant marqué la fin de sa courte vie. Le mystérieux dernier mot de Kane, « Rosebud », c’est ici la dernière lettre de Van Gogh, qui s’avère être une sorte de testament artistique éclairant tout le film.

Ce film, c’est ce qu’auraient dû être et faire tant d’autres biopics s’ils avaient su s’y prendre plus habilement, à commencer justement par celui d’un autre peintre du XIXème siècle, anglais, lui : Mr Turner, dans le film éponyme sorti en 2013, interprété par Timothy Spall. Un biopic lancinant, austère, plat, désastreux, sans boussole ni compas, linéaire et négligeant trop la dimension picturale, ne nous emmenant pas assez dans le monde du peintre alors que pourtant on passe notre temps à le suivre, mais sans le comprendre, et sans le connaître, et clairement sans jamais l’apprécier.

 

Situation de l’artiste

« Dans la ville, terrible ville, l’artiste est mort, ce soir… »

C’est en détournant les paroles d’un air populaire que l’on pourrait résumer l’atmosphère du film. Aimé ou détesté, le peintre a marqué partout où il est passé, il a laissé de nombreux souvenirs, du trouble, et sa disparition tragique laisse comme un embarras, une consternation générale. Tout le monde y va de son avis, de son commentaire, admiratif ou méprisant, mais dans tous les cas, tout le monde est affecté par le passage du peintre dans sa vie et tout le monde s’accuse mutuellement de ne pas avoir pris ses responsabilités par rapport à lui, de l’avoir laissé tomber, enfoncé ou de ne pas avoir été à la hauteur. La sensation, a posteriori, trop tard, que, quoi qu’on pense de lui, quelqu’un d’important vient de mourir, et qu’on a merdé avec lui, qu’on n’a pas su être attentif aux signes et bien réagir face à sa détresse, qu’on ne l’a pas pris au sérieux ni donné sa chance. Comme si finalement l’artiste, en marge, vulnérable et dans une solitude absolue, était sous la tutelle et la protection de la communauté, des citoyens, de la Cité. Et cette communauté a échoué à protéger son poète, à le tirer vers la vie, en le traitant comme un fou dont les appels à l’aide sont pris pour des troubles à l’ordre publiques ou des provocations d’excentriques par les braves gens.

Au final, on a l’impression d’une culpabilisation collective quant au sort de l’artiste. Notion de culpabilité qui est importante, et qui revient comme un leitmotiv, avec l’une des dernières paroles de Van Gogh : « N’accusez personne. » Pourtant, la quête d’un destinataire pour la dernière lettre prend des allures d’enquête pour trouver un éventuel « coupable », quelqu’un qui, à un moment critique, aurait trahi ou donné le coup de grâce à Van Gogh. Cette idée est poussée loin, jusqu’à prendre une tournure étonnement concrète, quand est suggérée – et même démontrée… l’idée que Van Gogh ne se serait même pas suicidé, mais aurait été mortellement blessé par un compagnon malveillant. Une remise en question biographique des plus capitales, qui s’inscrit apparemment dans de vieilles querelles de spécialistes jamais élucidées sur les circonstances exactes de cette mort. Le film a au moins le mérite d’explorer cette piste, de l’évoquer, et la défend tout en ne l’imposant pas complètement. Au final, le doute subsiste, même si, dans sa bienveillance admirative pour son « (anti)-héros », le film tend à faire de Van Gogh une « victime » jusqu’au bout, au point même de lui contester un geste fatal contre lui-même.

Mais l’essentiel est dans les témoignages et les contradictions qu’il en ressort. Chacun a son avis bien arrêté sur qui était Vincent, et ces points de vue s’excluent parfois les uns les autres. Parole contre parole, la vérité devient impossible à déterminer, et la seule conclusion certaine, c’est qu’un individu, surtout à la personnalité clivante et complexe, ne sera jamais « un » aux yeux d’autrui. Il est autant de facettes que de gens qui ont croisé sa route, et qui se sont faits une certaine idée de lui, selon ce qu’ils en ont vu, leurs propres préjugés, leur propre personnalité, leur ouverture d’esprit, ce qu’ils y ont projeté.

Seuls les faits sont inchangeables, mais leur interprétation dépend trop de celui qui les observe et les commente, et ainsi, ce qui vaut le qualificatif de « génie » chez l’un vaut celui de « fou dangereux » chez l’autre pour la même raison. Ce qu’il en ressort, c’est cette idée qu’un « rien » sépare le génie passant à la postérité du fou considéré comme un raté. Il y a une mauvaise foi rétrospective dans le regard de l’opinion sur une destinée achevée, et il est bien facile, après coup, de crier au génie lorsque l’on a le fin mot de l’histoire et que le talent de l’homme est reconnu et devient même une valeur culturelle consacrée. Il est beaucoup plus difficile et méritant d’avoir su percevoir, reconnaître et soutenir ce génie quand il n’était encore rien et pouvait sombrer dans l’oubli.

 

Tout laisser tomber à 28 ans pour se lancer dans la peinture ; pour une même situation, à talent égal, s’il n’y pas succès, on parlera d’un homme immature, vaniteux, capricieux qui s’est pris pour ce qu’il n’était pas et a gâché sa vie. S’il y a succès, on crie au génie, on salue le courage, l’audace, l’incroyable intuition et confiance en son talent. La seule variante, c’est le succès public, sans lequel beaucoup sont incapables de reconnaître un artiste. C’est la reconnaissance de la société qui l’adoube, le décore à titre posthume, lui accorde avec excuses & retard, son statut revendiqué toute sa misérable vie et longtemps défendu en vain par ses trop rares amis.

On se demande combien d’artistes devront encore se supprimer, préférer à la mort à la compagnie de leurs cruels congénères, pour qu’enfin une conception si platement bourgeoise de la valeur artistique, objectivée & validée par la société, finisse par se corriger. Caroline Aupick, mère de Charles Baudelaire, ne cache pas toute sa vie sa honte devant la situation de son fils, auquel elle reconnaît quelque talent, mais qu’elle considère comme un raté. Il meurt. Elle le voit, le découvre entouré, elle observe avec émerveillement le torrent d’hommages qui lui sont rendus dans le Paris artistique. Voilà la vieille bourgeoise rassurée, le fiston est côté en bourse, c’est finalement un bon investissement, une valeur sûre, l’honneur est sauf, elle peut jouer les mères transies et admiratives ! Le tout en demandant quand même au passage à un des amis de son fils de supprimer d’une réédition des Fleurs du Mal un poème qu’elle juge trop impie et blasphémateur. Pathétique soubresaut de bien-pensance d’une vieille bigote qui aura sans doute été incapable toute sa vie de mesurer par elle-même la valeur d’un artiste ou d’une œuvre, et qui a besoin du regard approbateur d’une société puritaine et capitaliste pour se rassurer et se donner le droit de sentir et d’admirer. Il est à concéder toutefois que, de nos jours, tout cela s’est énormément compliqué par la situation inverse : trop d’artistes autoproclamés ont brouillé la définition, noyé les vrais dans les imposteurs, et que le terme a été fortement abîmé.

Un autre postulat très habile du film, bien qu’à l’issue forcément prévisible, c’est d’opter pour un personnage principal qui, de base, a une opinion déplorable de Van Gogh, le considère comme un fou sans réel intérêt, avec des propos très sévères. Une façon de transposer sur lui l’idée que peuvent se faire encore beaucoup de personnes qui ne le connaîtraient pas. Sans surprise mais non moins avec plaisir, on observe son évolution de témoignage en témoignage, son point de vue s’adoucir jusqu’à complètement compatir à la situation du peintre, et devenir un « ami » posthume.

Parmi les divers personnages – ayant réellement existé – qui défilent sous les questions d’Armand, tous intéressants à leur manière, je n’ai pu qu’être particulièrement sensible aux femmes : Marguerite, la fille du médecin de Van Gogh, que l’on devine amoureuse de lui mais obligée de refouler son inclination, et Adeline, fille de l’aubergiste chez qui le peintre logeait. Même si j’exclus mon goût prononcé pour les femmes d’une autre époque, vêtues de robes, joliment coiffées et si bien éduquées, il s’agit bien avant tout de leur personnalité telle que dépeinte dans le film, tout particulièrement Adeline.

Que de douceur ! De bienveillance exquise ! De gentillesse ! De gaîté contenue juste ce qu’il faut ! Une voix souriante et songeuse sans toutefois être hilare ou raisonneuse. Et une beauté si simple et naturelle ! Un caractère aimable qui n’exclut pas cependant de la fermeté si l’on abuse de sa bonté ou si on lui fausse compagnie trop précipitamment ! Tout cela est délicieux, et assurément, s’ils avaient eues des femmes comme celles-ci à leurs côtés, ravissantes mais pas coquettes, reconnaissant leur génie mais ne prétendant pas ni même cherchant à le comprendre, seulement à le soutenir et l’encourager par la caresse de leur personne, beaucoup de nos artistes n’en seraient sans doute pas venus à l’extrémité du suicide ! Sauvés et en sécurité dans ce havre de paix.

 

Mais quand par miracle une de ces charmantes personnes développent une tendre inclination pour un artiste, il se trouve toujours un parent, une amie, (autrefois aussi, un confesseur), pour leur pourrir la tête, les détourner de leurs sentiments, faire mentir leur instinct, leur prophétiser mille souffrances là où elles n’auraient apporté que soulagement, et les jeter dans d’autres bras plus convenables qui rassurent la communauté : c’est le cas pour Margueritte dans le film.

 

Le plaisir des connaisseurs, l’initiation des néophytes

Pour un même contenu, ce film peut offrir deux expériences extrêmement différentes dans leurs avantages et leurs inconvénients, selon que l’on est connaisseur ou bien néophyte en ce qui concerne la vie et l’œuvre de Van Gogh. Un spectateur qui ne connaît que 3-4 de ses principales toiles (autrement dit rien, oserais-je dire) et seulement les traits les plus légendaires de sa vie (le fameux épisode de l’oreille coupée et du suicide) se retrouvent face à un terre pour ainsi dire inconnue, complètement tributaires de ce qu’on leur raconte, sans recul possible, pas même capables de saisir (et donc de savourer) toutes les références précises aux nombreux tableaux, les clins d’œil biographiques, etc.

Ainsi donc, j’ai le regret de devoir me compter parmi les malheureux qui sont arrivés complètement démunis face au film, en ne connaissant quasiment rien de Van Gogh. Non par désintérêt, mais plutôt par concurrence d’intérêt avec de nombreux autres artistes dans divers domaines.

« La culture ne prête qu’aux riches », comme le répétait souvent mon professeur, Yves Ansel, et il se trouve qu’on ne peut être aussi riche partout, et que le pauvre en peinture peut aussi être le riche en littérature qui n’est pas le riche en musique. La culture humaniste existe encore, et l’honnête homme aussi, assurément, mais ils se font – malheureusement – rares, et c’est la quête d’une vie. On peut donc se chercher un semblant d’excuse quand la sienne n’en est qu’à son quart ou à son tiers, et que déjà beaucoup de chemin a été parcouru dans l’érudition, mais patiemment, contrée après contrée, et que le moteur de la curiosité est bien là.

Le film étant très habilement conçu, il prévoit bien le coup et se veut très éclairant pour les non initiés. On peut dire qu’il embrasse même leur point de vue, en optant pour un héros qui, au fond, tout contemporain qu’il est de l’artiste, n’en sait pas davantage que nous, et son enquête devient clairement la nôtre, et constitue une sorte de petite stage accéléré d’initiation à la planète Van Gogh, que viennent illustrer toutes les peintures de l’animation. Une magnifique visite guidée qui incite à renouveler et prolonger le séjour.

Les visiteurs expérimentés ont, eux, le plaisir immense d’être en terrain familier, pleinement en mesure d’apprécier toutes les références. En constatant l’effet sur moi, néophyte, je n’imagine même pas le type et l’intensité d’émotion pour un initié en reconnaissant tel ou tel tableau admiré, en voyant ses peintures préférées s’animer, en reconnaissant les personnes des portraits qui prennent soudain vie sous leurs yeux, et ce bel hommage au peintre de leur cœur. Toute une dimension exquise à laquelle je ne pouvais pas accéder. En revanche, chose qu’ils n’ont pas pu vivre : c’est justement ma stupeur, ma découverte, mon adhésion totale au postulat des témoignages, puisque j’étais dans la même situation que le personnage principal, en quête de réponses, la tête pleine de questions, et qu’on les posait à ma place, et que j’avais ses modèles pour y répondre. On ne peut pas être et avoir été. On ne peut pas connaître et découvrir.

Comme toujours quand un film ou un documentaire s’emploie à faire découvrir un artiste, le raconte sur un mode ouvertement pédagogique et vulgarisateur, il se trouve toujours des connaisseurs et initiés pour y voir une forme d’intrusion, une ouverture des portes du palais où les gueux vont pouvoir se vautrer dans les draps. Vision des choses d’autant plus déplacée quand on sait à quel point Van Gogh n’a rien du peintre aristocratique et au contraire a vécu dans la misère. J’ai vu passer, sans surprise, l’expression « Van Gogh pour les nuls ». Oui, et alors ? Quel est le but à la fin ? Qu’un artiste reste la « propriété » d’un club de connaisseurs qui l’aiment aussi parce qu’il est peu aimé ou connu ? Ou au contraire de pouvoir enfin rendre justice à son maître en le faisant connaître, et aidant à le comprendre, et en agrandissant la foule de ses admirateurs ? Les mêmes débats se rencontrent dans tous les domaines, y compris en musique de films, comme on a eu l’occasion de l’évoquer lors d’une séance du Salon 111.

L’important est que le traitement ne soit pas en-dessous de son sujet et ne fasse pas dans l’indigence ou le putassier. Ici, nous avons une immersion dans les peintures d’un artiste, un plaidoyer pour sa personne et même une réhabilitation, tout cela dans un film habilement pensé, construit et illustré, qui remplit déjà le critère primordial de l’œuvre d’art, la beauté. Difficile de trouver meilleur hommage à un artiste.

 

Post-scriptum : Réception du film, ou Van Gogh maudit une deuxième fois par le système

J’ai bien cru que je n’arriverais jamais à voir ce film qu’il me tenait pourtant tant à cœur de découvrir au cinéma. Mais j’y suis finalement parvenu : après une suite de circonstances et un peu d’organisation qui m’auront fait traverser ma ville dans toute sa longueur du Nord Est au Sud Ouest pour rejoindre un petit cinéma de quartier qui a l’excellente initiative de projeter – à dessein – les films avec un mois de retard, et à prix réduit. Le cinéma du rattrapage.

Sans grande surprise mais non moins avec joie, je peux dire que ça valait le coup. Et d’ailleurs, symptôme assez révélateur : c’est la première critique que je rédige depuis 4 ans (ma dernière était pour Gravity, après 3 années où je chroniquais longuement quasiment chaque film que je voyais). Pour me pousser à écrire ainsi (alors que j’ai bien d’autres choses à faire, et qui m’attendent), il n’y a toujours eu que deux cas extrêmes : un film que j’ai trouvé épouvantablement mauvais et qui rencontre un succès que je trouve indécent et injustifié OU un film que j’ai trouvé remarquablement bon et qui rencontre un échec indécent et injustifié, ou simplement un accueil en-dessous de ce qu’il mérite. Ici, on est évidemment dans le deuxième cas.

J’ai entendu parler de ce film pour la première fois au cours de l’été, à la télévision. J’avoue ne pas me souvenir de la chaine et de l’émission. Cela pourrait être Entrée Libre sur France 5 comme 50 minutes Inside sur TF1, en tout cas, la beauté du procédé d’animation m’a immédiatement ébloui et a suffi seule à me convaincre de l’intérêt de l’expérience cinématographique en tant que telle, comme de l’intérêt de me déplacer dans un cinéma, dans des conditions optimales, pour apprécier un tel travail et vivre l’immersion picturale à fond.

Ce que j’ai appris juste après sur la méthode adoptée pour raconter l’histoire, le point biographique choisi, l’angle, etc., tout cela m’a conforté dans l’idée que, pour moi qui ne trouve plus beaucoup d’occasions d’aller au cinéma (hormis quelques films, je ne me retrouve plus du tout dans ce qui est proposé ; je ne suis pas le public cible de toute façon ; ni adolescent, ni « geek » dans mon profile de spectateur), il y avait là peut-être un grand moment à vivre et un film important à voir, et à soutenir par l’achat d’un ticket qui – on ne le rappellera jamais assez – est un bulletin de vote comme un autre, et même plus puissant que celui des urnes, car reposant sur de l’argent. Or, le cinéma, est un art pour certains, mais pour la plupart à commencer par ceux qui le font, une industrie reposant sur le profit, est exactement ce que le public en fait, en investissant dedans. Ce pouvoir est méconnu, sous-estimé ou carrément ignoré pour ne pas avoir à faire face à sa responsabilité de spectateur face à ce qu’est l’état de la production audiovisuelle. On a le cinéma que l’on mérite, et que l’on « finance ».

Le pouvoir est donné au spectateur de créer un « manque à gagner », une « perte » et, à défaut d’en causer l’échec dans le cas d’un blockbuster, au moins d’avoir la conscience tranquille en ne participant pas à son succès, le tout en ignorant simplement le film OU au contraire, de le soutenir, de peser sur son succès, et peut-être, à son humble niveau, de rendre son succès un peu moins confidentiel ou d’en atténuer l’échec. Chaque vote, chaque ticket compte, par son achat ou son absence. Et il est de la responsabilité du public d’en prendre la pleine mesure, et d’agir en conséquence pour influencer le contenu culturel qui lui est proposé. Les producteurs ne sont pas des philanthropes. Ils ont les yeux rivés sur les chiffres, et ne comprennent que ce langage. Il ne sert à rien de gueuler après être allé voir les films, cela ne rassure que votre égo, ils ne vous entendent pas, et ne vous écouteraient pas davantage s’ils étaient face à vous, trop occupés à compter leurs billets. Il fallait commencer simplement par ne pas y aller.

« Mais comment savoir sans avoir vu ? », diront certains, peut-être avec une fausse ingénuité et une bonne dose de mauvaise foi. Après 100 ans d’existence du cinéma, et avec une telle familiarisation à ses codes et ses procédés dans notre société (dont témoigne la prolifération de critiques, de commentaires, d’avis sur le Net et les réseaux sociaux, où tout le monde a un avis, le croit également intéressant et se targue d’être un spectateur lucide et clairvoyant. Comme disait François Truffaut : « Tout le monde exerce deux métier : le sien, et critique de cinéma. »), nous sommes parfaitement en mesure, dans la plupart des cas, par la bande-annonce (même la plus maladroite) ou même par le pitch lui-même, ou la distribution, ou quelques renseignements faciles à trouver sur la genèse du projet, de déterminer s’il s’agit d’un film qui a un intérêt et sa raison d’être, des qualités, au-delà des sensibilités de chacun, ou s’il s’agit d’une imposture, d’un pur produit sans âme, ni intention, ni idée qui nous prend pour des cons et ne cherche qu’à installer une marque, une licence, des suites et du merchandising.

On observe cependant une étrange et bien ridicule ritournelle qui se répète à l’infini avec le public « geek », sans doute un des publics les plus lamentables, stupides et manipulables que l’on ait vu depuis longtemps, surtout si on cumule cela à la tranche des « adolescents », qui – on le sait – sont les plus gros consommateurs de cinéma, le public cible, car facile à satisfaire et disposant de temps. Mais les adolescents, eux, ont au moins l’excellente excuse d’être adolescents. Il faut que jeunesse se passe. Ils sont à la recherche de satisfaction immédiate, de sensations fortes et d’un lien fédérateur à travers de grosses licences.

Le plus préoccupant est sans doute ces trentenaires who should know better mais qui sont visés au même titre que les adolescents, parce que traités comme tels par les producteurs. Et pour cause, restés bloqués dans leur « adolescence », les références de leur enfance, extrêmement vulnérables à la référence (plus elle est grosse, plus elle fait jubiler, ce qui est pourtant le contraire du principe de la référence. Comme pour l’effet spécial, censé être discret, être un trucage de magicien participant à l’illusion, mais de plus en plus visible, flagrant et laid à coups de tartines numériques hideuses !) et au redoutable « Fan Service », l’Opium des Geeks, l’arbre qui cache l’absence de forêt. Tels les rats qui obéissent au son de la flûte de Hamelin, ils accourent – se précipitent, même – au moindre film puisant dans l’insondable vivier de la Pop Culture.

Qu’ils aient affiché une méfiance de principe ou un enthousiasme décomplexé à l’annonce du film, même quand le degré de foutage de gueule atteint des niveaux stratosphérique (comme avec ces monstres hybrides et indécis cherchant à se ménager le plus large public en mêlant deux exercices incompatibles que sont la suite et le remake), on les voit souvent revenir de leur séance en faisant la moue, comme frappés par ce dégoût désabusé qui peut succéder au coït le plus impulsif, lorsque, le désir satisfait, l’ardeur sexuel retombe d’un coup et que le cerveau s’irrigue à nouveau normalement après un séjour prolongé dans l’entrejambe. L’affaire est faite, la pulsion est rassasiée, et il ne reste plus qu’à se faire plus grand que sa petite débauche honteuse, donner le change en affichant sa perplexité, en rivalisant de commentaires et en alignant les bémols. Comme après une biture coupable, le public dessoûle, réalise qu’il s’est fait baiser en état d’ébriété consommatrice, et n’a plus qu’à jouer les critiques de comptoir pour sauver les apparences, se rendre une contenance régressivement refoulée le temps d’une projection. Le beurre et l’argent du beurre. Le plaisir régressif du visionnage, et la posture du spectateur éclairé et exigeant qui n’a pas été dupe.

Il y a aussi cette forme nouvelle de relativisme tout à fait désolant : « Il est moins bon que le 1 ou même le 2, mais carrément meilleur que le 4. » A l’image de ce qui se passe dans les relations humaines, la quête d’excellence stagne ou devient carrément impossible, parce que les gens – par complaisance et pour être sûrs de ne jamais se surprendre dans le rôle de l’imbécile ou du méchant – préfèrent toujours se comparer à pire qu’eux-mêmes. Comparer le premier film venu à pire que lui, c’est s’assurer que, même en creusant, il ne sera jamais tout à fait mauvais. Il serait temps que le public réalise que les producteurs cyniques d’Hollywood les méprisent, les étudient pour mieux les manipuler, et qu’ils ont gagné dès l’instant où le ticket est acheté. Trop tard. Le mal est fait. Le spectateur peut toujours râler, descendre le film, se révolter, le producteur a gagné. Le film est rentabilisé. Peu importe ce que le public en pense ! On ne fait pas de films pour qu’ils aiment, on fait des films pour qu’ils paient leur place (et des produits dérivés). Rien ne sert de gueuler ou se plaindre après. Le seul message que les producteurs comprennent, c’est l’échec commercial. Contribuer à cet échec commercial en boycottant certains films, là, c’est agir. Mais ce serait se priver de ce plaisir coupable…

Tout cela est évidemment un autre débat, qu’il ne s’agissait pas d’explorer ici. C’est juste un aspect des choses qui revient à l’esprit de façon irritante lorsqu’un film comme Loving Vincent se fait sacrifier injustement, alors que des places à 14€ (!) se pré-vendent déjà pour Star Wars VIII, 3 mois avant sa sortie, et 2 ans après le VII qu’il devenait pourtant de bon ton de critiquer (voir plus haut : donner le change. On fonce voir le film, on dessaoule, et on se déculpabilise et se rachète une dignité de spectateur en jouant les critiques).

Malgré ses qualités esthétiques évidentes, l’immense notoriété du peintre en question, ses récompenses et un traitement des plus pédagogiques qui n’a donc rien d’opaque, déroutant ou excluant, et qui en fait donc un honnête divertissement, Loving Vincent a été très peu distribué. Snobé par les multiplexes trop occupés à réserver 2 salles pour Justice League ou Thor. Les salles qui ont daigné le projeter sont moins fréquentées, connotées « art & essai », « bobo », difficilement accessibles ou moins bien équipées, bref, qui ne prêchent que les convaincus et ont peu de chance d’amener au film, « par surprise », un public qui n’est pas déjà renseigné et tout acquis à sa cause. Regrettable.

Une très bonne nouvelle et une bien jolie surprise, en revanche, c’est la mise en vente d’une Edition Exclusive par la FNAC. Qui l’eût cru ? Pas de quoi faire mentir les lignes précédentes, malheureusement, mais au moins de quoi les racheter un peu et au moins redonner un peu espoir en la capacité du « système » (dont la FNAC est le rectum si les cinémas en sont l’estomac) à promouvoir les films singuliers et plus modestes quand la qualité est à ce point au rendez-vous.

Dans cette édition consistant en une joli coffret cartonné de l’épaisseur d’un livre aux douces couleurs bleutées de l’affiche, on trouve le Blu-Ray, le DVD, un livret de présentation du film avec interviews de ses deux réalisateurs, ainsi qu’un poster et – ô joie, pour le passionné que je suis – le CD de la musique du film composée par Clint Mansell. Tout cela pour seulement 25€ quand l’édition DVD simple sans rien du tout culmine à 20€. Les 5€ de différence sont donc largement amortis et valent le coup, ne serait-ce aussi que pour marquer son soutien à ce film, et au fait de l’éditer avec tant d’égard.  Je suis tout particulièrement fier qu’il soit devenu le tout premier Blu-Ray de ma collection.

 

Alexandre G. R.